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Paris (75), réunion le 03-11-2016 : Mieux vaut être jugé par 12... quatre policiers ou anciens policiers racontent

publié le 04-11-2016

auteur : J P

Pourquoi la police est-elle si mal perçue par la population française? Tous disent que la police a une mission fondamentale de service public. Pourtant... Qu'est-ce que ce métier si particulier que celui des forces de police?

Quatre policiers ou anciens policiers racontent

Chaque corps de métier tend à se forger sa vision propre de la société. Un officier de police constamment au contact avec une population spécifique peut finir par oublier de prendre le recul nécessaire, au risque d'adopter une vision déformée de la société. Si une part importante de ces personnes est maghrébine ou jeune, cela ne signifie bien entendu pas que tous les jeunes ou tous les maghrébins sont des délinquants... Mais à force de se confronter chaque jour à une réalité identique et biaisée, le risque est grand d'endosser un rôle erroné, comme vouloir protéger une société dont on a une image biaisée, loin de la notion de service public. Or justement, en écoles de police, la notion de service public n'est jamais enseignée. Pourtant, on parle bien de "Police Secours", de "police de proximité" indique O...

Et les relations avec le "public" sont ambivalentes, elles ont changé... Pour C, "Jadis, le flic était craint." L'anecdote d'une prof qui accueille une officier de police venue faire de la prévention d'un "je vous serre la main et c'est la première fois de ma vie que je serre la main d'un policier" en dit long sur un état d'esprit, selon C... surtout chez certains enseignants?

En réalité, le public ne connaît que trop mal le métier de policier et ses exigences. On peut être choqué par les interventions musclées des forces de police, lorsqu'elles interpellent par exemple une personne dans la rue. Pourtant, C rappelle une anecdote: un SDF venait de commettre une agression. Plaqué au sol, il est maîtrisé. Deux passantes trouvent la manière trop brutale. L'interpellé est laissé non menotté... il subtilise alors un revolver et tire sur l'un des agents. L'exigence de sécurité, dans un métier où l'agent est fréquemment exposé à la violence et au risque de violence, impose de prendre toutes les précautions, voire parfois un peu au-delà: "mieux vaut être jugé par 12 que porté par 6" rappelle JF.

Un policier est constamment exposé à des situations de violence, d'intensité variable, mais dont la plus violente le marquera toujours plus. Ces événements peuvent-ils avoir un impact sur sa propre vision des choses et sur son comportement? La fille de J. sortait avec des amis de la fête de l'Huma... plus de transport. Elle demande à un agent de police un conseil, celui-ci la "jette" au motif qu'elle vient de la fête de l'Huma. Vision biaisée de ces jeunes qui sortent de la fête de l'Huma? Effet d'une fatigue accumulée ou exposition à des faits qui lui ont fait oublier sa mission de service public?

Quelques jours plus tard, de sortie avec ses parents, tous deux policiers, elle retient son père qui voulait demander quelque chose à un policier en faction, au motif que ces policiers vont certainement le jeter, oubliant que ses parents sont eux-mêmes policiers...

Les relations aux forces de l'ordre sont ambivalentes, mêlant confiance et défiance.

A la vision biaisée du policier s'ajoute une vision biaisée du public sur la police... Une personne agressée dans la rue, voit son agresseur rapidement plaqué au sol, menotté, par une patrouille qui passait; sans doute soulagée de ce secours, elle trouve néanmoins la manière policière trop brutale... Cette ambivalence vient-elle de ce qu'elle-même n'est pas du tout habituée à cette violence ?

Cette patrouille aura peut-être aussi fait du zèle, précise J, "parce que ce "flag" était trop beau"... est-ce à dire que la politique du chiffre, mais aussi la culture des "belles affaires" font parfois confondre à certains policiers leur mission de service public avec de l'affaire pour l'affaire?

Il n'empêche, les policiers sont soumis pendant toute leur carrière et sans grand répit à de nombreux impacts violents, dont ils ne sortent pas "forcément" indemnes... Ainsi, raconte J, "ce binôme de policiers qui prend en chasse des braqueurs d'une banque sortis avec un otage, avec qui des coups de feu sont échangés... Sachant que l'un policier en abat un... Ensuite? Mais rien... le lendemain, c'est comme hier. Pas de suivi ou de soutien psychologique..."

Pour O et JF, les suivis psychologiques de policiers n'en sont qu'à leurs débuts et commencent à peine à être mis en place. Il est aussi vrai que la rencontre avec un psychologue est souvent mal vécue par les policiers, et il est aussi vrai que les psychologues ne sont pas toujours suffisamment expérimentés (trop jeunes, ne connaissant pas bien les métiers de police...). Passer de la culture de la "famille" à celle "d'une prise en charge par des intervenants extérieurs" n'est pas simple.

La situation sécuritaire s'est-elle durcie en France depuis plusieurs années? Au-delà des attentas terroristes, difficile de l'évaluer précisément via sa propre expérience professionnelle. L'appréciation que chaque agent porte sur la dureté évolue tout au long d'une carrière. C a débuté jeune dans la police, et vivait au début très mal la violence des échanges, lorsqu'elle a commencé en brigade des stup'. La situation s'est peut être dégradée, mais C s'est aussi endurcie.

En revanche, les conditions d'exercice de leur métier ont changé. Si les brigades centrales sont plutôt bien équipées, au nom d'une politique de sécurité évidente, des efforts ont été demandés aux policiers, davantage mobilisés, tandis que la rationalisation budgétaire est passée par là: nombre de commissariats ont été fermés, d'autres sont paupérisés (J fait parfois porter des ramettes de papiers dans les commissariats avec lesquels il travaille maintenant dans son nouveau métier...). La moindre présence policière sur terrain, laisse des zones urbaines (centre de petites villes de province) en prise avec la délinquance jadis confinée à la périphérie.

Aujourd'hui, le mot d'ordre du ministère de l'intérieur est de quitter la police... pas simple de quitter une famille à laquelle on est fier d'appartenir. Ce sera pour d'autres billets.

Le débat...

P - 04/11/2016 19:14

Tout cela et le résultat de la militarisation rampante de la Police, militarisation voulue pour la confiner hors de la population, avec une conception césariste du maintien de l'ordre. Le nouveau "code de déontologie " imposé par Valls en est l'exemple frappant: limitant de facto les libertés individuelles d'une catégorie de civils (les flics sont des civils, même en service. Les règles de légitime défense auxquelles ils sont soumis sont les mêmes que pour tout le monde - ce qui n'est pas le cas des gendarmes), il aurait du faire l'objet d'un débat au Parlement, comme le nouveau fichiers concernant tous les français de plus de 12 ans, imposé également par décret.

Résultat: des citoyens qui se méfient de ceux qui les protègent, une police qui se méfie de la population et de leur hiérarchie , une hiérarchie et de politiques qui se méfient de la Police et de la population...

mais c'est vrai que protéger la population n'est pas la même chose que protéger le régime et ceux qui le dirigent...

P - 04/11/2016 19:49

Et d'ailleurs Jeff, merci chaleureusement pour ce phénoménal billet qui décrit une réalité que peu d'entre nous connaissent.